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« Les Curés Sac au Dos »

6 octobre 1914

C'est un protestant français qui nous écrit de Paris: L'historien psychologue qui voudra plus tard analyser les causes profondes de la résistance inattendue que la France offre à l'envahisseur en 1914 devra noter, entre autres facteurs nouveaux de première importance, une vive recrudescence du sentiment religieux. Et l'un des éléments de ce réveil est la présence si abondante et l'exemple si souvent héroïque des prêtres sous les drapeaux. Sans parler, bien entendu, des exécutions de prêtres, parce que prêtres, fusillés dans l'accomplissement de leurs saints devoirs et tombés en martyrs dans leurs soutanes sanglantes.

Le « prêtre soldat », tel est le nouveau type du héros qu'aura vu naître la guerre de 1914 et que consacrera plus tard, qu'immortalisera l'histoire nationale. Résultat bien imprévu, certes, et sans doute décevant pour les législateurs sectaires qui naguère, bien moins soucieux de procurer à la patrie un supplément de défenseurs qu'avides de vexations envers l'Eglise, avaient voté la fameuse loi des « curés sac au dos ». La formule avait fait fortune. Sous prétexte que nul ne devait être exempté de l'impôt du sang en cas de guerre (or, cet impôt, nul, dans ce cas, ne l'eût refusé), le « combisme » infus d'un certain parti nombreux et tyrannique avait voulu, avait cru atteindre les études religieuses et tarir les vocations en envoyant les séminaristes à la caserne. Loi hypocrite, loi « d'anticléricalisme » hargneux. Mais, suivant la parole sainte qu'ici on peut invoquer, « le méchant fait une œuvre qui le trompe ». A la caserne, le séminariste, tout comme l'étudiant en théologie protestant, fut un soldat zélé, scrupuleux, accompli. Sourd aux railleries grossières, cuirassé contre les farces souvent équivoques et les pièges tendus à son innocence, il imposa bientôt le respect, et cela sans « bondieuserie » inutile, car il ne prêchait jamais que d'exemple. Peu à peu, la curiosité attachée au cas du prêtre soldat disparut, et l'on n'en vit d'abord aucun effet moral et général.

On commence à le voir aujourd'hui. Bien des préjugés de la classe populaire à l'égard des prêtres, « qui ne sont pas des hommes comme les autres », se sont dissipés au contact du régiment. La fraternité de la chambrée, de la corvée, de la maladie ou des manœuvres a comblé le fossé qui souvent séparait le prêtre du paysan. Retournés l'un à sa charrue, l'autre à son autel, ces deux anciens soldats se sont ensuite retrouvés avec plaisir; un lien entre eux s'est créé. Et qui sait si, en faisant baptiser son petit, le paysan incrédule n'a pas cédé à un sentiment d'estime et de déférence envers son ancien camarade qui a pris à ses côtés du galon? Car il est sergent, adjudant, voire lieutenant de réserve, le curé de village en 1914! Plus d'instruction, plus de conduite, plus d'abnégation aussi (la vocation du sacerdoce trouve ici sa pierre de touche) ont fait du séminariste un soldat qui, peu à peu, est sorti des rangs. Et quand il a repris sa soutane, c'est avec un erade. en cas de guerre. Combien sont-ils ainsi? Plus de dix mille, tous gradés, sans parler des volontaires, car les Séminaires se sont vidés après le 2 août. Quels cadres l'Eglise catholique de France ne fournit-elle pas aux armées de la République, et quels hommes! Rien ne les arrête, ancrés qu'ils sont sur leur double culte, celui de la patrie, celui de leur Dieu. Comme un blessé me le disait hier: « Pour le courage, il n'y a rien de tel que les curés. On dirait qu'ils ont le diable au corps! »

Aussi a-t-on vu des choses singulières. Au début d'août, à la garé du Nord, des réservistes débarquent à Paris pour s'équiper. Il y a deux soutanes dans le groupe. Aussitôt un soldat de sauter au cou de l'un d'eux et de lui dire: « Aujourd'hui, toi, tu es un frère! Viens boire avec nous à la santé de la France! » Et la foule d'acclamer le prêtre, qui s'avance bras dessus bras dessous avec ses compagnons. Le même jour, dans un café très élégant, trois jeunes gens riches devisent, avant la séparation. L'un d'eux, sérieux malgré l'inévitable sourire (mais le sourire est parfois la grâce de la gravité), dit à mi-voix: « Vous allez vous moquer de moi. Vous savez que je n'abonde pas aux églises. Mais que voulez-vous? Je pars, et je veux du moins mourir proprement. Je suis allé me confesser. Maintenant, je suis plus léger et je mourrai gaiement. » Et les deux autres, dont il attendait une raillerie, de répondre simplement: « Nous aussi. » Certes, c'est bien là, si l'on veut, un minimum religieux, ce qu'on pourrait appeler une foi portative, simple foi dé soldat en campagne, pareille à celle du marin. Mais ce geste de tradition atavique, celle attitude de décence en face du grand mystère de la mort, pour du moins « bien tomber », c'est quelque chose de très profond qui renaît, qui « revient » du fond des siècles de l'action française et que la présence du prêtre officier multiplie. Remarquons qu'il n'est pas une liste de morts, en effet, tombés au champ d'honneur et portés à l'ordre du jour de l'armée où ne figurent des prêtres. Celui-ci était porte-drapeau, cet autre, proposé pour la Légion d'honneur, s'est fait tuer le jour même; un troisième, voyant fléchir sa compagnie — il était lieutenant, — a bondi en avant: « Je suis prêtre! Je ne crains pas la mort! En avant tous! » Il a emporté la position, mais il est tombé, criblé de balles. Et on nous raconte encore ceci: après la bataille, parmi les blessés et les agonisants, un soldat moins blessé rampe et souffle à l'oreille des mourants: « Je suis prêtre, recevez l'absolution ». Et il bénit, d'une main parfois mutilée.

Si l'on se rappelle enfin que la jeune génération combattante a grandi parmi toutes sortes de sectarismes dont le dégoût l'a révoltée et transformée, on ne s'étonnera pas que, dans ces monstrueuses fauchées que la mort pratique parmi les rangs d'une innocente et héroïque jeunesse, d'une part les prêtres renouvellent les gestes de l'archevêque Turpin et d'autre part les soldats renouvellent celui de Roland tendant au ciel son gantelet pour mourir, lui aussi, « proprement ». Et quand la paix permettra de planter des lys sur toutes ces tombes fraîches — des lys entremêlés de lauriers, — on sentira qu'il y a en France quelque chose de changé.

S. Rocheblave extrait du "Journal de Genève"

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