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Au service de la France : neuf années de souvenirs
Tome X - Victoire et armistice
Janvier 1918
Anonyme
Raymond Poincaré
1926
JOURNEE DU Mardi 8 janvier 1918
Après une séance du Conseil des ministres, je me lève et dis au revoir aux membres du gouvernement. Je tends la main à Clemenceau qui ne le remarque pas et cause avec un de ses collègues. Il finit cependant par apercevoir mon geste et me dit avec enjouement : « Je vous demande pardon, je suis toujours bien impoli avec vous, mais ce n'est pas intentionnel. »
Hier, dans le secteur d'Avocourt, nous avons fait un large coup de main qui a parfaitement réussi. Nos détachements ont pénétré, sur un front de 1 500 mètres environ, dans les positions ennemies. Nous avons fait des prisonniers et enlevé des mitrailleuses.
Dans un télégramme qu'il a adressé au ministre de la Guerre, le général Berthelot appelle l'attention de M. Clemenceau sur l'état où se trouvent les prisonniers tchèques et serbes internés en Russie. En laissant péricliter les troupes autonomes formées avec ces prisonniers, les puissances alliées perdent des ressources en hommes, dont l'appoint serait particulièrement précieux en ce moment pour renforcer ou reconstituer en partie le front oriental.
Que de problèmes se posent à la fois devant le nouveau gouvernement ! Que d'efforts sont nécessaires pour que l'année 1918 ne soit pas aussi trouble que 1917 !
Le président Wilson vient d'envoyer à la Chambre des Représentants une adresse très favorable aux Alliés, dans laquelle il a parlé de la réparation due à la France par l'Allemagne pour l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Cette adresse parait avoir été très favorablement accueillie.
En Conseil, longue discussion sur le fret. Loucheur et Clemenceau exposent que l'Angleterre, qui a peur de toucher à son commerce, ne tient pas ses engagements, qu'elle ne fournit pas le tonnage nécessaire, que nous manquons notamment de nitrate et de manganèse et que si cette situation persiste, il deviendra impossible de continuer la guerre. Et Clémentel a déjà passé six semaines en Angleterre et il projette un nouveau voyage avec Loucheur. A leur tour, Victor Boret et Lebrun comptent traverser la Manche.
Voyages intéressants mais qui n'aboutissent jamais et qui, d'après Paul Cambon, étonnent beaucoup les Anglais.
Election des bureaux des Chambres : Dubost me fait sa visite officielle. Il me raconte que des amis de Ribot avaient essayé de porter leur voix sur celui-ci, non pas dans l'espoir de le faire nommer cette année, mais pour prendre date en vue de la prochaine élection présidentielle du Sénat.
J'avais vu hier, dans la Liberté, un article très vif contre Ribot à propos de cette campagne, mais je Ic croyais inspiré par Briand, qui depuis l'affaire Lancken a excité Berthoulat contre Ribot. Dubost m'affirme que Ribot lui-même, en s'expliquant devant lui aujourd'hui sur les intentions qu'on lui prêtait, a paru très embarrassé. Clemenceau a été au courant de l'intrigue et s'est jeté en travers. Ribot n'a eu que deux voix.
De Selves, de son côté, en a recueilli cinq. Au total, il n'y a eu qu'une trentaine de suffrages contre Dubost.
Celui-ci dit que la campagne pour l'Elysée va bientôt commencer. Je crains bien que le brave homme, — excellent patriote, — n'éprouve une nouvelle déception.