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La Bataille de Charleroi (5ème armée) 21,22 et 23 août 1914
Situation
Nos 3e et 10e corps d'Armée étaient arrivés dans l'après-midi du 20 août sur la Sambre. Le corps de cavalerie Sordet était passé là deux jours plus tôt, mais s'était replié le 20 en arrière de Gosselies et de Seneffe, découvrant ainsi le front des 3e et 10e corps. La 38e brigade du général Rogerie (19e division) formait l'avant-garde du 10e C. A. Elle était arrivée a Fosse vers 10 heures ; le 40e régiment d'infanterie avait aussitôt gagné Floreffe, Franiére, Ham-sur-Sainbre et Auvelais.
A gauche, le 3e C.A. s'était présenté par divisions accolées : un bataillon du 39e régiment d'infanterie, qui constituait l'avant-garde de la 5e D. I. (général Verrier), était venu occuper Pont de Loup, les trois ponts de Châtelet et Montignies ; le 119e régiment d'infanterie, avant-garde de la 5e D.I. (général Bloch), s'établissait à Marcinelle, à Couillet et à Loverval.Comme on savait l'ennemi très proche, on décidait, le soir, de renforcer la défense. Deux compagnies du 70e régiment d'infanterie étaient envoyées à Tamines et deux autres à Auvelais pour relever les fractions du 41e régiment d'infanterie qui devaient renforcer nos éléments à Franiére et à Ham. Les deux autres bataillons du 70e régiment d'infanterie s'établissaient, pour la nuit, à Arsimont et au château de Taravisée.
A la droite du 3e corps, un bataillon du 74e régiment d'infanterie prenait position à Aiseau pour appuyer la défense de Pont-de-Loup, qui pouvait être tournée du côté de l'est: Les deux autres bataillons du 74e s'installèrent à Binche et à Joneret. A gauche, le 5e régiment d'infanterie cantonnait à Haies et Bultia. Le gros de nos forces était échelonné en arrière, jusqu'à Philippeville
Journée du 21 août
La nuit se passa sans incidents.
Au petit jour, le 21 août, nos reconnaissances de cavalerie ne tardèrent pas à rentrer, annonçant l'approche de l'ennemi. En effet, des cavaliers parurent, suivis de cyclistes et de fantassins. Ils furent facilement arrêtés à Taurines et à Charleroi ; des prisonniers restèrent entre nos mains, qui appartenaient à la cavalerie de la Garde et aux hussards de la reine Wilhelmine. Mais, à Auvelais et Pont-de-Loup, l'attaque se développait rapidement, et l'artillerie entrait en action. D'une rive à l'autre de la Sambre, la fusillade crépitait. Le 3e bataillon du 70e régiment d'infanterie descendait d'Arsimont pour renforcer le 2e bataillon à Taurines et à Auvelais. Nous subissions des pertes, car l'ennemi avait l'avantage du tir plongeant, les hauteurs de la Sarte dominant notre rive d'une trentaine de mètres. Les abords du pont d'Auvelais devenaient intenables sous le feu de l'artillerie allemande. Le colonel Laroque, commandant le 70e régiment d'infanterie, décida d'évacuer le village et de reporter la défense sur les hauteurs d'Arsinnont. Le feu de nos compagnies, retranchées à mi-pente d'Arsimont, empêcha les Allemands de déboucher du village.
Mais la perte du pont d'Auvelais avait eu pour conséquence immédiate la perte de l'écluse et de la passerelle du charbonnage en aval, et la perte du pont de Tamines en amont. Les fractions du 70e régiment d'infanterie, qui défendaient ces positions, se replièrent par ordre, sans combat.
A 17 heures, l'ennemi occupait la fosse N° 2, au nord-ouest d'Auvelais, ainsi que les maisons aux abords du pont de Tamines. Dés 16 heures, le général Bonnier avait décidé de contre-attaquer, pour rejeter les Allemands au-delà de la Sambre. Il avait envoyé l'ordre au 71e régiment d'infanterie de se porter eu hâte sur Arsimont, et au 48e régiment d'infanterie de se tenir prêt à appuyer l'attaque vers Cortil-Mozet. Le 1e bataillon du 70e était déjà accouru afin de soutenir, à Arsimont, les compagnies retirées de Tamines et d'Auvelais. L'accablante chaleur était tombée, mais le soleil illuminait encore la vallée. La pente, par un long glacis, descendait vers Auvelais. Sur l'ordre du général, tous nos fantassins mirent baïonnette au canon. Le drapeau déployé, les clairons sonnant la charge, toute la ligne s'ébranla en avant, Alors un violent feu de mitrailleuses balaya le glacis. Beaucoup des nôtres tombèrent. Nous dûmes progresser par bonds successifs, mais l'élan ne fut pas ralenti. Nos troupes atteignaient les premières maisons d'Auvelais et le deuxième charbonnage quand une contre-attaque ennemie menaça notre flanc. Les unités mélangées du 70e et du 71e refluèrent sur Arsimont, suivies par l'adversaire, qui marquait son avance par des incendies. Le 3e bataillon du 48e régiment d'infanterie se sacrifia pour interdire aux Allemands les lisières d'Artimont durant toute la nuit. Cependant le général Bonnier avait lancé l'ordre de repli sur Cortil-Mozet et sur Aisemont. Dans la vallée, l'ennemi célébrait bruyamment une victoire qu'il n'eût sans doute pas remportée si le général Rogerie avait eu quelques batteries de plus à sa disposition. Sur la droite, en effet, le 1e bataillon du 41e régiment d'infanterie avait repoussé, dans la boucle de Ham, toutes les attaques allemandes. Mais il reçut l'ordre de se replier à son tour, ainsi que les compagnies du 2e bataillon du 71e régiment d'infanterie qui tenaient le village et la station de Falisolle. Des secours furent demandés en hâte à la 20e division, qui envoya le 1e bataillon du 2e régiment d'infanterie à Aisemont.
Sur le front du 3e corps d'Armée, la situation était à peu prés aussi critique. Un bataillon du 74e régiment d'infanterie et un bataillon du 39e régiment d'infanterie gardaient, à la 5e division, tous les ponts sur la Sambre, de Tamines à Charleroi. Le Commandement semblait avoir compris l'impossibilité de tenir les ponts avec des gros effectifs et d'organiser la défense dans les fonds de la Sambre.
Il avait prévu différents centres de résistance en arrière, vers Aiseau, le bois au nord de la cote 172, la cote 170, Bouffioulx, la crête au nord de Chamborgneau, les crêtes du Châtelet, celles de Pontde-Loup, et celles de Roselies et de Tergnée sur Aiseau.
Tandis que les alertes se multipliaient devant Châtelet et Charleroi, l'attaque allemande se précisait vers 15 heures en direction de Pont-de Loup. Les compagnies du 39e régiment d'infanterie et une- section de mitrailleuses tenaient l'adversaire en respect. Malheureusement Tamines était tombé. Les Allemands montant d'Oignies sur Menory nous attaquaient à revers. Roselies fut rapidement cerné par eux. La situation semblait à tous perdue. Des éléments du 2e bataillon du 74e régiment d'infanterie résistaient toujours dans Aiseau. Ils furent rejoints à minuit par les 1e et 3e bataillons, qui reçurent l'ordre d'avancer sur Roselies. Nos troupes arrivèrent dans le village sans tirer un coup de feu. Mais les Allemands se ressaisirent. Un violent combat de rues s'engagea, la fusillade fit rage. Le général Verrier envoya au secours du 74e les 1e et 3e bataillons du 129e régiment d'infanterie et le 2e bataillon du 36e.
Alors que la 5e division se trouvait ainsi aux trois quarts engagée et subissait des pertes graves, la 6e division, à sa gauche, restait encore intacte. Vers 11 heures, le commandant du 3e corps était venu de Nalinnes, et avait prescrit au général Bloch de rassembler sa division par brigades successives. La 12e brigade se trouvait en avant : le 119e régiment d'infanterie était réparti en partie sur la Sambre, en partie à Loverval, et le 5e régiment d'infanterie avait été dirigé sur Haies et Bultia. La 11e brigade allait, à son tour, se rapprocher, quand, vers 16 heures, le général Bloch reçut l'ordre de diriger immédiatement ses deux régiments: les 24e et 28e sur Fontaine-Lévêque, où ils se tiendraient à la disposition du général Sordet. En effet, le corps de cavalerie s'était retiré la veille derrière le canal de Mons à Charleroi. Mais le 21, vers 10 heures, Pont-à-Celles, sur le Canal, était attaqué, en même temps que les villages de Liberchies et de Luttre. Vers 15 heures, nous nous retirions des ponts. Mais la 5e division de cavalerie tenait encore les plateaux à l'est de Gouy-le-Piéton, et l'ennemi ne semblait pas faire un gros effort pour les lui disputer. D'autre part, au sud, la 1e division de cavalerie avait dû évacuer Gosselies ; cependant, elle tenait encore le pont de Motte. sur le canal. Le général Sordet ayant alors réclamé un soutien d'infanterie, la 11e brigade lui avait été envoyée.
Plus au sud, le 18e corps d'Armée, débarqué le 19 août dans la région d'Avesnes, s'était avancé le 21 jusqu'à Thuin. Mais il n'avait là qu'une avant-garde : la 35e division était encore échelonnée de Beaumont à Hestrud. Elle ne pouvait entrer en action que dans la journée du 22. En outre, les divisions de réserve venaient seulement de quitter Vervins.
Plus à l'ouest, l'Armée anglaise ne se trouvait encore que dans la région de Landrecies. Des trois divisions territoriales, commandées par le général d'Amade, seules les 81e et 82e étaient en position sur la ligne avancée du barrage Maubeuge-Valeneiennes-Tournai-Lille. Le général Herment était nommé gouverneur de cette dernière place, sur les instances du général d'Amade.
En résumé, dans la journée du 21 août, deux corps seulement de la 5e Armée avaient été engagés : les 3e et 10e C. A. Mais si deux divisions (20e et 6e) étaient encore intactes, les deux autres avaient déjà subi des pertes sérieuses : la division Bonnier ne possédait guère que deux bataillons frais, et il en restait au plus trois à la 5e division. Heureusement, chacun des deux corps d'Armée gardait en réserve une division d'Afrique: la 37e D. I. au 10e C. A. et la 38e D. I. au 3e C. A. Les pertes pouvaient donc être compensées et la situation rétablie. Les ordres de l'Armée, envoyés le 22 aux différents corps pour la journée du 23, prévoyaient qu'on se tiendrait prêt à franchir la Sambre.
En conséquence, les corps d'Armée feraient serrer sur leurs têtes ; le 10e corps organiserait la position Fosse-Vitrival-Sart-Eustach; le 3ecorps occuperait une position lui permettant de s'opposer au débouché de l'adversaire, soit par Charleroi, soit par Châtelet; le 18e corps (12e régiment d'infanterie) tiendrait la position Thuin-Gozée-Ham-sur-Heure. Les ponts ne seraient gardés que par des postes ayant seulement mission d'arrêter les incursions de cavalerie : ils ne seraient solidement occupés qu'au moment de l'offensive. Le général Lanrezac ignorait alors qu'il n'était (hélas!) plus question de tenir les ponts. Les renseignements arrivaient mal ou n'arrivaient pas à son Quartier Général.
Faute d'ordres précis, les divisions allaient s'user avec des contre-attaques stériles.
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La situation de ces régiments est extrêmement compliquée. Par le jeu des relèves, par celui des nouvelles formations, ils ont constamment changé de figure au cours des hostilités et, en 1918, lorsqu'il est fait un appel massif aux ressources en hommes de l'Afrique du Nord, de nouveaux régiments sont créés de toutes pièces, des unités de marche rejoignent ensuite les armées d'Orient, puis du Levant, enfin, s'opère un nouveau brassage ayant pour objet de remettre sur pied, dans leurs anciennes garnisons, des régiments organiques disparus en 1914 ce qui ne simplifie pas les choses. Nous allons d'abord donner une vue d'ensemble sûr ces formations de tirailleurs et nous terminerons par quelques notes historiques qui seront bien forcées de dépasser la limite du 11 novembre 1918.
Les neufs régiments de tirailleurs de 1914 représentaient, au moment de la mobilisation, quarante bataillons, dont dix-neuf se trouvaient au Maroc. Sur ce total, trente-deux allaient être envoyés en France au cours des mois d'août et de septembre, six demeuraient au Maroc et deux en Algérie. Les six bataillons restés au Maroc étaient le 3e du 1er régiment, les 3e et 4e du 4e régiment, le 3e du 5e, le 2e du 6e, le 3e du 8e. Les deux bataillons demeurés en Algérie furent le 3e du 2e, revenu du Maroc oriental, et le 2e du 7e (1).
La contribution de l'Afrique du Nord à la composition des armées mobilisées en France s'est traduite :
1° Au début du mois d'août, par l'envoi de deux divisions indépendantes d'Algérie et une division du Maroc (vingt deux bataillons de tirailleurs).
2° A la fin du mois d'août, une nouvelle division d'Algérie (trois bataillons de tirailleurs).
3° En septembre, le Maroc envoya une nouvelle division qui fut disloquée à son arrivée en France (3e et 4e brigades du Maroc) et un régiment isolé (en tout sept bataillons de tirailleurs).
Les trente-deux bataillons de tirailleurs compris dans ces unités furent divisés en dix régiments exclusivement composés de tirailleurs et deux régiments mixtes, comportant la présence de bataillons de zouaves. Notons que ces bataillons de tirailleurs s'étaient mobilisés avec leurs ressources propres, complétées au moyen des compagnies de dépôt. Les bataillons qui faisaient séjour au Maroc n'eurent même pas cette latitude, mais ils avaient une richesse d'effectifs suffisante.
TIRAILLEURS DANS LES DIVISIONS
Initialement, en août-septembre 1914, les unités de marche de tirailleurs eurent la composition suivante :
37e division : 2e tirailleurs de marche, lieutenant-colonel Sibra (bataillons II/2 Aguiton, V/2 Lelain, II/5 Bolelli); 6e tirailleurs de marche, colonel Dégot (bataillons I/6 Fournereaux, IV/6 Régnier) ; 3e tirailleurs de marche, colonel Simon (bataillons II/3 Demarie, IV/3 Bigotte, V/3 Delom, III/7 Peuron).
38e division : 1er tirailleurs de marche, colonel Vuillemin (bataillons I/1 Voisard, II/9 Bigault de Granrut, III/9 Anthoine) ; 4e tirailleurs de marche, colonel Müller (bataillons I/4 Cot, Vl/4 Barrois); 8e tirailleurs de marche, lieutenant-colonel Vallet (bataillons IV/8 Montallier. V/8 Pletier).
45e division : régiment de marche de tirailleurs, colonel de Bonneval (bataillons II/1 Bureau, II/8 Allouchery, Vl/2 de Montluc).
Division du Maroc : régiment de marche de tirailleurs du Maroc occidental, lieutenant-colonel Cros (bataillons I/5 Britsch, IV/7 de Ligny, V/4 Delaveau); régiment de marche du Maroc oriental, lieutenant-colonel Fellert (bataillons I/2 Mignerot, IV/2 Sauvageot, III/6 Clerc).'
Brigades du Maroc : 1er mixte, lieutenant-colonel Vrenière (bataillons I/3 Retz, I/7 Marquet) ; régiment de marche de Tunisie, lieutenant-colonel Delaveau (bataillons II/4 Blondiau. I/8 Masson, VI/Millet).
Isolé : la 2e mixte, lieutenant-colonel Cornu (bataillons III/3 Mittelhauser, I/9 de Venel).
Une première réorganisation eut lieu en décembre 1914, puis une autre en mars 1915 et sans entrer dans des détail fastidieux, on parviendra à une certaine stabilisation, succédant aux improvisations ineffables du début de la campagne.
Voici une liste des régiments de marche réduite à sa plus simple expression afin de ne pas surcharger le récit de détails inutiles.
- 1er régiment de marche de tirailleurs : Au début, c'est celui qui appartient à la 38e division, 75e brigade colonel Vuillemin, bataillons I/1, II et lll/9. Il est parti en guerre avec la C.H.R. et le drapeau du 1er tirailleurs qui a été perdu à Charleroi. En décembre 1914, il prend le numéro 3, puis le numéro 9 en mars 1915. Le régiment de la 45e division porta aussi le numéro 1, mais devint officiellement 1er .tirailleurs de marche en mars 1915 (I/1, puis II/1, III/1IV/1). Resté pendante toute la guerre à la 45e D.l. Devenu ensuite 33e tirailleurs de marche, sur le Rhin.
- 2e régiment de marche de tirailleurs. Il fut officiellement formé en avril 1915 avec les éléments de deux régiments de la 37e division, le 2e et le 6e de marche. Sept bataillons passèrent dans ses rangs en deux ans et demi (II, III, V, VI/2 ; II/5 ; I, II, IV/6). En avril 1917 il se stabilise avec les bataillons II, III et Vl/2. Il existera jusqu'en 1921 date à laquelle il sera dissous au Levant et versera le reliquat de ses effectifs au 22e.
- 3e de marche de tirailleurs : Constitué dès le début de la campagne à la 37e D.l., 74e brigade (bataillons II. IV et V/3, III/7). Le III/7 permuta de numéro avec le I/3 qui se trouvait au 1er mixte. Par suite, le régiment compta quatre bataillons du 3e tirailleurs, mais passa le V/3 au 2e mixte en juin 1915. Après la guerre, il a pris le numéro 23.
- 4e tirailleurs de marche : Constitué dès le début de la campagne à la 38e D.l. avec les bataillons I et Vl/4, la C.H.R. et le drapeau du régiment. En France il reçut le V/4 venu avec la D.M. et il passa lui-même à cette division où il resta jusqu'à l'été de1918 où il fut affecté à la 2e D.M. Après la guerre, il a pris le numéro 24.
- 5e tirailleurs de marche : Formé seulement en janvier 1918 avec un bataillon aguerri le I/5 et deux bataillons de recrues VI et Xl/5. Il passa successivement aux 17e, 126e D.l., 10e D.I.C., 34e D.l. et enfin, en juin, à la 74e où il resta jusqu'à la fin de la campagne. Prit le numéro 25 après-guerre.
- 6e tirailleurs de marche : Constitué à la mobilisation, 37e D.l. (bataillons I et IV/6, fondus en un seul en septembre 1914. Le IV/6, qui subsiste part pour le Maroc en 1915. Officiellement, il n'y a plus de 6e de marche depuis octobre 1914. Il est reconstitué en mai 1918 par transformation du 3e R.M.Z.T. de la 45e D I. avec les bataillons V, VI, Xl/6, affecté d'abord à la 58e, puis a la 169e D.l. En mai 1919, les trois bataillons partent en Orient, il se reforme avec les XVII/4, XV/8 et XIV/6. Retransformé encore une fois avec les III/6, VII et Xl/3, il forme à l'armée du Rhin, le 39e tirailleurs.
- 7e tirailleurs de marche : Formé par le regroupement des éléments appartenant aux deux régiments de marche de la Division du Maroc (Cros et Fellert) en septembre 1914, à quatre bataillons. Il n'aura que très peu d'affinités avec le 7e organique, il sera composé de bataillons très divers. Il prendra le numéro 7 en décembre 1914 et le gardera, sans aucune raison très valable. Ce n'est qu'en 1920 qu'il possédera trois bataillons du 7e (VI, Vlll et X) et qu'il formera le 35e tirailleurs.
- 8e tirailleurs de marche : Constitué dès le début avec les bataillons IV et V/8 à la 38e D.l. En août 1915, il reçoit le II/8, prend officiellement le numéro 8. En novembre 1915. le bataillon IV/8 quitte le front pour aller relever le III/8 au Maroc, mais le transport est torpillé et c'est un nouveau IV/8 reformé au dépôt qui rejoint le régiment seulement en février 1916. En septembre 1918, après avoir appartenu à la 38e D.l. depuis le début de la guerre, il passe à la 56e D.l. Après la guerre, devient le 28e. Notons qu'un autre 8e de marche venant du Maroc, constitué à Bordeaux en septembre 1914 (bataillons I et Vl/8 et II/4) était devenu 4e mixte en juin 1915.
- 9e tirailleurs de marche : II est issu directement des deux bataillons du 9e qui étaient, en août 1914, à la 38e D.I. avec le I/1. Ce dernier reçut une autre affectation et le bataillon I/9, venant du 2e mixte, vint se joindre aux deux autres, ce qui donna un 9e de marche à la 48e D.l. en décembre 1916, puis à la 25e D.l. en septembre 1918. Parti pour le Maroc le 1er avril 1919, le 9e de marche devient 29e.
Tel est, brièvement, l'historique de l'organisation des régiments de marche de tirailleurs ayant porté le numéro des neuf régiments actifs de 1914. Répétons que nous n'avons pas donné les numéros de tous les bataillons qui sont passés dans leurs rangs, il y en a eu exactement soixante-trois.
Avec l'année 1918 surviennent de nouveaux régiments, constitués en principe avec un bataillon aguerri (enlevé à un régiment qui reçoit un bataillon de recrues) et deux bataillons de recrues. En vertu d'une circulaire du G.Q.G. du 13 décembre 1917, il y aura :
- Le 10e de marche, formé en janvier 1918 avec le III/3 (ancien) venu du 2e mixte où il est remplacé par le Xl/9) et les Xl/2, Xl/3. Affecté à la 52e D.l. en remplacement du 348e R.I. dissous.
- Le 11e de marche, formé en janvier 1918 avec le IV/7 (ancien, venu du 7e de marche, remplacé par le Vl/6) et les IX et Xl/7. C'est celui-là qui aurait dû logiquement s'appeler 7e de marche. Affecté à la 58e D.l., ainsi que le 6e de marche, en remplacement des 256e, 285e, 295e dissous R.I.
- Le 13e de marche, transformation du 2e mixte en juillet 1918.
- Le 14e de marche, créé en septembre 1918 à la 129e D.l. avec les cadres du 359e R.I. dissous et des bataillons nouveaux de tirailleurs XV et XVI/6, XVI/2.
- Le 21e de marche, créé en octobre 1918 à la 8e D.l. où il remplace le 311e R.I. dissous, avec les bataillons nouveaux Xll/5, XVII/5, XVI/9.
- Le 17e de marche, créé le 10 novembre 1918 à la 166e D.l. où il remplace le 294e R.I. dissous, avec les bataillons nouveaux XV/1, XVI/5, XV/9.
- Le 12e de marche, créé le 16 novembre 1918 à la 68e D.l. où il remplace le 206e R.I. dissous.
Sept nouveaux régiments de tirailleurs algériens ont donc été créés en 1918 (y compris le 5e de marche) et deux régiments mixtes transformés. On trouvera aussi une création faite dans des conditions assez spéciales :
- Le 15e de marche, constitué fin novembre avec un seul bataillon de tirailleurs, le XV/7 et l'amalgame des trois bataillons du 288e R.I. qui formèrent les deux autres bataillons du régiment, situation qui dura jusqu'à la fin de décembre date à laquelle le 15e reçut un millier de recrues indigènes. Il fut alors composé, au début de 1920, des bataillons XV, XII et XIV/7.
A l'Armée d'Orient, c'est encore une autre histoire. Au mois de juin 1919, les Armées de l'Est lui fournissent vingt-quatre bataillons de tirailleurs en vue de créer aux armées de Hongrie, du Danube et à la 122e D.I. (Constantinople) huit régiments de marche de tirailleurs. Suivant des directives ministérielles, ces vingt-quatre bataillons doivent être pris, groupés, dans huit régiments existant déjà en France ou sur le Rhin, transportés, et reformés sous de nouveaux numéros pour six d'entre eux, les deux autres conservant le leur. L'opération s'est traduite ainsi :
Pour l'Armée de Hongrie : les trois bataillons du 12e de marche ont formé le 16e de marche; les trois bataillons du 6e de marche ont formé le 18e de marche; les trois bataillons du 1er mixte ont formé le 19e de marche ; les trois bataillons du 17e de marche ont gardé leur numéro; les trois bataillons du 21e de marche ont gardé aussi leur numéro.
Pour l'Armée du Danube : les trois bataillons du 14e de marche ont formé le 22e de marche; les trois bataillons du 10e de marche ont formé le 23e de marche.
A la 122e D.l., Constantinople, les trois bataillons du 11e de marche ont formé le 27e de marche.
En même temps, les états-majors des six régiments restés en France et sur le Rhin incorporent chacun trois nouveaux bataillons, soit :
- 1er mixte reformé avec les XVII, XVIII, XIX/7.
- 6e de marche reformé avec les XVII/4, XIV/6,XV/8.
- 10e de marche reformé avec les XII et XVII/2,XVII/6.
- 11e de marche reformé avec les XVI, XVII,XVIII/3.
- 12e de marche reformé avec les Vll/3, Vlll/1, Xlll/8.
- 14e de marche reformé avec les XVI/1, XVIII/5, XVII/9.
Vers le Maroc, partirent de France les 4e, 9e, 13e, 14e et 15e tirailleurs de marche qui vinrent renforcer les six bataillons qui s'y trouvaient à la fin de la guerre et qui étaient les I/1, II/4, II/5,. V/2, IV/6, III/8.
Il s'agissait en outre de reformer, en Algérie et en Tunisie, les régiments organiques. Une décision ministérielle du 10 décembre 1919 prescrivit que douze régiments seraient créés : les 1er, 5e et 9e (Alger), 2e, 6e, 10e (Oran), 3e, 7e, 11e (Constantine), 4e, 8e, 12e (Tunisie). L'opération dura trois mois, puis fut encore reprise. Ces régiments furent reformés à deux ou trois bataillons avec des bataillons remis sur pied, des centres d'instruction, des compagnies de dépôt.
Au Levant, quatre régiments de marche vinrent de l'armée d'Orient. Ne restèrent à cette armée que les 17e et 27e destinés eux aussi au Levant. Les 16e et 23e de marche avaient été dissous.
Au début de l'année 1920, les douze régiments désormais organiques de tirailleurs algériens ou tunisiens, totalisaient 123 bataillons répartis aussi bien en Algérie, au Maroc, en Tunisie, qu'à l'armée du Rhin, en Orient, au Levant ou même en France, dans les diverses unités de marche ou organiques.
Par surcroît, au moyen de bataillons prélevés sur l'Algérie, on formera au printemps de 1920, trois nouveaux régiments de marche (25e, 26e, 31e) qui seront dirigés sur l'Orient ou sur le Levant.
II faut bien revenir à des conceptions plus normales. Un décret présidentiel portant la date du 10 juillet 1920 prescrit la dissolution des unités de marche et leur remplacement par des régiments autonomes. En conséquence, à la date du 1er octobre 1920 :
- Au Maroc : les 13e, 14e et 15e de marche deviennent régiments autonomes en conservant leur numéro. Les 4e et 9e de marche deviennent 24e et 29e autonomes.
- A l'Armée du Rhin : les 1er et 5e de marche deviennent 33e et 25e autonomes (Alger); le 10e de marche devient 26e autonome (Oran); les 3e, 6e, 7e, 11e de marche deviennent 23e, 39e, 35e et 31e autonomes (Constantine) ; les 8e et 12e de marche deviennent 28e et 20e autonomes (Tunisiens); le 1er mixte devient 43e (Constantine) et le 4e mixte devient 16e (tunisiens).
- En Orient, les 25e et 26e de marche sont envoyés à l'Armée du Levant, ainsi que le 31e de marche. Avec quatre bataillons restés en Orient, anciens bataillons d'étapes, est constitué le 32e autonome.
- A l'Armée du Levant, opération compliquée. Il y a trente-deux bataillons appartenant à onze unités de marche : 2e de marche, 3e mixte du Levant, 17e, 18e, 19e, 21e, 22e, 25e, 26e, 27e, 31e et trois bataillons isolés. On formera huit unités autonomes comprenant vingt-six bataillons : 17e, 18e, 19e, 21e, 22", 27e, 47e. Un 36e autonome est créé. Le 2e de marche, le 3e mixte du Levant, les 25e et 26e sont dissous.
Le chassé-croisé des bataillons de tirailleurs a été tel que la filiation ne peut être que problématique. Pour ne prendre que le 22e tirailleurs, qui conserve son numéro, tous ses anciens bataillons sont passés à d'autres unités. Il en a par contre reçu quatre appartenant à un même corps d'origine, le 2e tirailleurs, qui font de lui un véritable succédané de ce régiment, par suite notamment de la reprise des bataillons de l'ancien 2e de marche dissous. Il devient donc incontestablement le descendant de ce dernier corps dont il prendra la fourragère et les inscriptions au drapeau.
Au 31 décembre 1920, la situation des unités de tirailleurs algériens ou tunisiens est redevenue normale. Il existe désormais 37 régiments comprenant un total de cent vingt bataillons. Douze régiments en Algérie et Tunisie, cinq au Maroc, neuf à l'Armée du Rhin, deux dans la Sarre, un à Constantinople, huit au Levant. Cette situation évoluera entre 1921 et 1928. Dix-sept régiments ont été dissous : 10e, 11e, 12e, 17e, 18e, 19e, 20e, 24e, 26e, 29e, 31e, 32e. 33e, 35e. 36e, 39e, 43e, 47e. Les régiments stationnés en Algérie et Tunisie seront dorénavant numérotés de 1 à 12; les régiments stationnés hors de leur pays d'origine, mais dans le bassin méditerranéen conservent la série à partir de 13 à 20. Les régiments stationnés en France sont numérotés à partir de 21, chacun d'eux était jumelé, pour la relève, avec un des régiments stationnés en Algérie-Tunisie dont il prend le numéro augmenté de 20. Le 35e prend le numéro 27, le 17e prend le numéro 21. En 1928, le 7e prend le numéro 11 et le 11e prend le numéro 7. Le 1er octobre 1936 est créé le 24e tunisiens.
En 1936, la situation est la suivante :
1er R.T.A. Blida; 2e Mostaganem ; 3e Bône; 4e Sousse ; 5e Maison-Carré ; 6e TIemcen ; 7e Constantine; 8e Bizerte; 9e Miliana; 11e Sétif; 16e au Levant; 13e, 14e, 15e au Maroc; 21e Epinal; 22e Verdun: 23e Metz; 24e La Roche-sur-Yon ; 25e Sarrebourg; 27e Avignon; 28e Sathonay.
Des changements interviendront jusqu'à 1939. Le Maroc, une fois pacifié, les régiment de tirailleurs qui y tenaient garnison vont venir en France. Des changements de garnison auront eu lieu.
(1) Les autorités militaires françaises formèrent des bataillons et des compagnies de réserve sur le territoire même du Maroc : bataillons de la Chaouïa, bataillon de réserve de Rabat, compagnies de réservistes de Marrakech, compagnies de mobilisés de Mazagan, Meknès, Mogador, Safi, qui formèrent peu à peu les 1er et 2e bataillons de marche du Maroc (août et septembre 1917), le bataillon mixte du Maroc oriental (mars 1917) qui comprenait deux compagnies de Légion et deux compagnies d'infanterie légère. Formations éphémères dont on trouve encore trace dans quelque papiers ignorés.
LA BATAILLE DES FRONTIERES .-COMBATS DES ARDENNES
3e ET 4e ARMEES
(21 et 22 août I9I4)
Combat de Messin-Paliseul. - Combat de la forêt de Luchy et Bertrix. - Combat de Saint-Médard. Combat de Neufchâteau. - Combat de Rossignol -Saint- Vincent. - Combat de Meix devant Virton. Combat de Virton. - Combat d'Ethe. - Combat de Longwy. - Combats de la Crusnes et de la Chiers
La journée du 22 allait être chaude, en effet.
Le haut commandement avait, maintenant, acquis la certitude que l'armée allemande (huit corps d'armée au moins et quatre divisions de cavalerie, d'après les renseignements) cherchait à passer entre Givet et Bruxelles avec tendance à prolonger son mouvement plus à l'ouest.
Le projet est définitivement arrêté: d'abord de fixer ces armées, mettre hors de cause celles qui font face à la 4e et à la 3e armées; ensuite se rabattre avec toutes les forces disponibles sur le flanc gauche du groupe ennemi qui progresse au nord.
En conséquence, les ordres du haut commandement prescrivent, pour le 22, la marche en avant de toute la 4e armée vers le nord, marche échelonnée de la gauche à la droite, l'aile gauche en avant, avec la mission expresse d'attaquer l'ennemi "partout ou il serait rencontré".
A droite, la 3e armée marchera en échelon refusé, prête à faire face à toute offensive venant des directions d'Arlon et de Fontoy. Si la bataille s'engage, les 4e et 9e divisions de cavalerie doivent se reporter sur la gauche de la 4e armée, tout en envoyant leur découverte dans la direction de Givet (visiblement pour chercher la liaison avec la 5e armée).
Voyons, maintenant, quelle mission est donnée à chacun des corps de la 4e armée, comment ils l'exécutent et quels sont les résultats des chocs qui, comme il était prévu, allaient se produire.
Régiments concernés : Régiment de marche colonial - Régiment de Marche de Zouaves - Régiment de Marche de Tirailleurs Marocains Occidental - Régiment de Marche de Tirailleurs Marocains Oriental
Au cours de la gigantesque bataille de la Marne, la plus grande bataille de tous les temps, qui, durant cinq jours, mit aux prises plus de deux millions d'hommes sur un front de trois cents kilomètres et se termina par la défaite et la retraite des armées allemandes, la lutte, violente partout, prit, en certains endroits, un caractère particulier d'acharnement et de fureur. Le château de Mondement est un de ces points-là. Déjà la légende et l'image s'en sont emparées à juste titre. La perte de Mondement et sa reprise par les Français marquèrent un des moments critiques et aussi un des épisodes les plus saisissants, les plus dramatiques de cette bataille.
Dix mois à peine nous en séparent. La guerre, bien que l'issue n'en soit désormais plus douteuse, est loin encore d'être terminée, et cependant voici que tous ceux qui le peuvent se rendent en pèlerinage dans ces plaines, sur ces plateaux déjà célèbres où se déroula, en septembre dernier, un des plus grands événements de l'histoire du monde.
Mondement, qui se trouve au centre même du champ de bataille, dans une position dominante au-dessus des fameux marais de Saint-Gond, est de plus en plus destiné à attirer les foules de ces pèlerins empressés.
Notre division, la 1re division de marche du Maroc, à peine débarquée dans les environs de Mézières, avait été chargée de couvrir la retraite de la quatrième armée, à la suite de son offensive malheureuse sur la Semoy. Un très violent combat fut livré le 28 août, à la Fosse-à-l'Eau, près de Signy-l'Abbaye, dans les Ardennes, afin de dégager la droite. C'était la première fois que la division donnait; elle mit à ce premier choc contre l'envahisseur toute son intrépidité, toute son âme; elle se rua d'un farouche élan contre des forces bien supérieures et, bien qu'elle combattît toute seule, elle demeura la maîtresse incontestée du champ de bataille.
Mais, à droite et à gauche nos armées étant, selon le plan du généralissime, en pleine retraite, il fallait bien suivre leur mouvement. Au cœur même de la nuit, l'ordre arriva de nous « décrocher ». Quelques centaines de mètres à peine nous séparaient de l'ennemi; seulement, les Allemands avaient éprouvé de si rudes coups, leurs pertes avaient été si grandes, qu'ils furent, le matin suivant, tout à fait hors d'état de nous poursuivre.
Deux jours après, nouveau combat, presque aussi violent, à Bertoncourt, près de Rethel, où notre régiment colonial se couvre de gloire. D'un irrésistible élan, les marsouins prennent d'assaut, à la baïonnette, le village occupé par les Saxons et où ceux-ci avaient eu l'immonde traîtrise de placer au-devant d'eux, comme un bouclier, la population civile, afin d'empêcher le tir et d'arrêter l'ardeur de nos soldats. Le fait figure aux documents officiels et cent dépositions, plus écrasantes les unes que les autres, l'attestent.
Puis c'est de nouveau la retraite: Perthes-le-Châtelet, Alincourt et Witry-les-Reims. Nous voici aux portes mêmes de Reims que nous abandonnons lui aussi.
J'ai gardé de ma traversée de cette ville une impression inoubliable. J'avais dû partir, au milieu de la nuit, en avant des colonnes, dans la direction d'Epernay. Par un admirable clair de lune, je passai par les rues désertes de la vieille cité endormie. Ne connaissant pas bien la route et cherchant vainement quelqu'un auprès de qui je pus me renseigner, je me dirigeai d'instinct vers la cathédrale. Comme elle me parut magnifique par cette claire nuit d'été!
Ses tours, d'un jet sublime, allaient se perdre dans le ciel étoile; elle était la gardienne, la protectrice de la ville qui reposait à ses pieds.
Tauxières-Mutry, dans la montagne, parmi les vignes, Epernay, Vertus... la marche vers le Sud continue. Où s'arrêtera-t-elle? Après l'Aisne, la Marne, irons-nous jusqu'à l'Aube, jusqu'à la Seine? Il nous en coûte certes d'abandonner ces villes, les joyaux de notre pays, ces riches campagnes où tous les soirs, quand la nuit tombe, les Allemands, pour éclairer leur avance foudroyante, font flamber des villages tout entiers. De longues files de réfugiés encombrent, en théories lamentables, toutes les routes et tous les chemins. Il en vient de partout, de la Belgique, du Luxembourg, des Ardennes. A mesure que la retraite se prolonge, le flot de ces pauvres gens s'accroît. Quelle misère et quel crève- cœur, d'autant plus angoissants qu'il faut user de rigueur envers eux et prendre de sévères mesures afin de laisser les voies libres pour nos armées, l'unique sauvegarde de la patrie!
Mais rien de tout cela, la retraite, l'abandon de nos campagnes, la vue de ces réfugiés n'ont abattu le moral de nos soldats. On se retire parce que c'est l'ordre, parce que l'état-major, le généralissime, en qui nous avons la plus grande confiance, en ont décidé ainsi. Notre retraite est voulue par nous et non pas imposée. Nos forces matérielles et morales restent intactes. Les Allemands ne nous ont point battus. Chaque fois, au contraire^ que nous avons pu nous mesurer avec eux, en rase campagne, nous avons retiré de cette rencontre le sentiment très net que c'est nous qui pouvions les battre et les battrions.
C'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister, parce que, sans cela, notre victoire de la Marne demeure un événement surnaturel, inexplicable. Or, libre aux spectateurs éloignés d'y trouver je ne skis quelle part de miracle. Mais les acteurs, les soldats qui, conscients que les destinées et l'existence même de la France étaient en jeu, mirent dans cette lutte tout leur cœur s'expliquent parfaitement les raisons de la défaite allemande. Lçs Allemands se retirèrent, eux, parce qu'ils ne pouvaient plus tenir et que, pouf éviter un complet désastre, il leur fallait bien reculer!
Le samedi 5 septembre, date à jamais mémorable dans l'histoire du monde! C'est le jour où la retraite des armées françaises prit fin. Le matin, de très bonne heure, nous avions quitté Vertus; nous devions aller jusqu'au Sud de Fère-Champenoise, à Corroy. Mais, vers midi, arrive du grand quartier général l'ordre si impatiemment attendu. C'est le fameux ordre du jour du général Joffre, qui restera comme l'un de ses plus beaux titres de gloire, parce que ce qui en émane, comme un fluide divin, c'est une confiance inébranlable du général dans son armée et de l'armée dans son général. C'est fini de la retraite et de la marche vers le Sud; il s'agit désormais de reprendre l'offensive et, plutôt que de céder un pouce de terrain, de se faire tuer jusqu'au dernier!
La division du Maroc reçoit la mission de pousser une de ses brigades au Nord des marais de Saint-Gond, vers Courjeonnet et Coigard, et, dans tous les cas, d'interdire, à tout prix, à l'ennemi le débouché Sud des marais. La brigade Blondlat, qui se porte allègrement en avant, se heurte bientôt à des forces écrasantes. Quelques « arabas », les charrettes légères emmenées du Maroc, se perdent, la nuit, au passage des marais. Nous couchons à Broussy-le-Grand. Le lendemain, dès avant l'aube, s'engage la grande bataille.
Quand on va, par la grande route, de Fère-Champenoise à Sézanne, l'on voit, à mi-chemin, sur la droite, une ligne de hauteurs très marquées qui, pareilles à des falaises, bordent et dominent l'immense plaine. Elles atteignent à Broyés, à Allemant, leurs points culminants. C'est pour s'emparer de cette ligne de hauteurs que les Allemands déployèrent de si furieux efforts. Si, débouchant des marais de Saint-Gond, ils parvenaient à prendre pied solidement sur le plateau, surtout à tenir le revers méridional, ils devenaient les maîtres incontestés, les « patrons » de la vaste plaine qui s'étend de là jusqu'à l'Aube. Leurs obusiers, leurs gros canons, une fois installés .sur ce plateau, pouvaient librement et impunément foudroyer notre armée en retraite.
Or, ce qu'est l'éperon de Broyés au Sud du plateau, le petit village et le château de Mondement le sont du côté Nord. Le château surplombe la dépression des marais de Saint-Gond. Ses hautes murailles, les grosses tours massives qui le flanquent sont visibles à plusieurs lieues à la ronde; visible également la petite église voisine. C'est là-dessus que les grosses pièces de l'artillerie allemande allaient, durant deux jours, s'acharner.
Déjà, sur toute la ligne des marais, la fusillade et la canonnade font rage. Nous essayons de progresser par notre gauche. Le colonel Cros, le brave des braves, avec son régiment de tirailleurs, a l'ordre d'enlever Saint-Prix. Mais le village est tenu par des forces ennemies de beaucoup supérieures.
Vers le soir de cette première journée nous allons coucher à Mondement.
Jamais je n'oublierai l'extraordinaire aspect que, par une fin de jour magnifique, présente ce château. Il se dresse à pic vers le Nord et c'est vers l'Ouest, de plain-pied, que se trouve l'entrée. Une assez grande cour, fermée par une grille; à droite et à gauche, les communs; dans le fond, le corps d'habitation. Le logis, d'un seul étage, a des lignes sobres et élégantes. Dans la cour, c'est un mouvement incessant de soldats, une prodigieuse animation. Partout les feux s'allument, le repas du soir se prépare. A tout moment, des agents de liaison, des estafettes arrivent et repartent.
Au milieu de tout ce mouvement, de tout ce bruit, le maître de maison, M. J..., apparaît quelque peu désemparé, ahuri. Il y a d'ailleurs de quoi. Il est de santé débile, très souffrant, vieilli avant l'âge, demeuré tout seul, dans son château, avec sa vieille mère, une vieille gouvernante, un vieux prêtre des environs qui est venu chercher un refuge ici. Les domestiques sont tous partis, il y a deux jours, y compris le chauffeur, laissant leurs maîtres dans le plus terrible embarras. Il y a bien dans la remise une automobile, et fort belle ma foi, mais sans personne pour la conduire. Pauvres gens si tranquilles, si paisibles, sur qui la guerre et son tumulte, les fracas et les ruines qu'elle entraîne, viennent subitement s'abattre comme un coup de tonnerre. La vieille gouvernante, tout en m'ouvrant la cave pour nous donner quelques bouteilles de vin, m'interroge avec un regard craintif: « Pensez-vous qu'il y ait du danger? Peut-être serait-il prudent de partir tout de suite. Mais comment partir? Nous n'avons ni voiture, ni auto! »
Le moyen de répondre à de telles questions qui trahissent tant d'ingénuité? Du danger, je crois certes qu'il y en aura. Le château de Mondement est au plus fort de la bataille. C'est un des points qu'on va, de toute évidence, se disputer avec le plus d'acharnement. Sa position élevée le désigne nettement à l'artillerie allemande qui, tout cet après-midi, nous a couverts, avec une profusion folle, de ses gros projectiles. Car on n'imagine pas la débauche d'artillerie lourde à laquelle se livrèrent les Allemands, durant les premières journées de cette grande bataille. Il s'agissait, comme ils le sentaient bien, d'une opération capitale, décisive; il fallait coûte que coûte, et par tous les moyens, ébranler le moral de l'adversaire.
Dès cette nuit peut-être, en tout cas dès demain, à l'aube, Mondement, le château et l'église vont servir de cible à leurs pointeurs. Mais je me garde bien de dire tout cela à la vieille demoiselle qui d'ailleurs n'y aurait rien compris. Je la rassure à moitié; je lui conseille de descendre, avec tout son monde, dans la cave, aussitôt que siffleront les premiers obus. Puis je recommande aux ordonnances de fermer tous les volets du côté Nord, afin de laisser visibles aussi peu de lumières que possible. Si l'on peut ne pas être bombardés dès ce soir, cela nous permettra de dîner, de dormir quelques heures, et ce sera tout autant de gagné!
Et nous dînons en effet, d'un fameux appétit, dans la belle salle à manger du château. La vieille maison est remplie de vieux meubles de prix, arrangés avec un goût exquis. Aux murs, de jolis tableaux; des pastels, portraits d'hommes et de femmes du dix-huitième; dans les vitrines et sur les étagères, de délicats ivoires et des bibelots précieux.
J'avais « repéré » avec beaucoup de soin, dans le large couloir, un large canapé qui me fournirait une couche excellente. J'y avais, avant le dîner, placé, en toute évidence, ma couverture et ma sacoche, pour bien marquer que la place était retenue. Mais, quand je fus pour l'occuper, un de mes camarades y ronflait déjà, à poings fermés. Alors, amassant de-ci de-là quelques tapis, j'allai m'étendre dans un coin de la salle à manger, près de la table non desservie.
Comme c'était dur! Vers 3 heures du matin, une douleur aux côtes me ehassa dans la cour, où déjà des soldats matineux s'occupaient de préparer le café.
Dès l'aube, la bataille reprend. Les premiers obus tombent sur Mondement, où le général Humbert, commandant la division du Maroc, a installé son poste de commandement. Bientôt, le bombardement fait rage. Le général, avec son chef d'état-major, se tient tantôt au pied d'une des tours, tantôt à côté de l'église, inspectant de sa jumelle la grande plaine qui s'étend à ses pieds. A peine a-t-il quitté un endroit pour se porter à un autre, qu'une énorme « marmite » arrive, éventrant les murailles, creusant à même le sol des entonnoirs profonds comme des puits. C'est à croire que les Allemands le voient de loin, avec leur télescope, et dirigent en conséquence leur coup. Notre médecin principal, M. Baur, est tué net par un de ces gros obus. Il était derrière un vieil arbre au tronc gigantesque qui fut coupé en deux par le projectile aussi aisé- ment qu'une allumette. Un autre obus tombe sur l'escorte; plusieurs cavaliers sont atteints et de nombreux chevaux tués. Sur la route, les trous creusés par les marmites vont bientôt rendre à peu près impossible le passage des autos. L'intensité du bombardement s'accroît. Vers le milieu du jour, la position n'est plus tenable. Le poste de commandement est reporté un peu en arrière, à 2 kilomètres, sur la route de Broyés, à la lisière de la forêt.

Journées de canicule ardente! Le soleil éclatant déverse sa grande lumière sur ces coteaux et ces plaines où deux armées immenses, qui sont comme la moelle de deux nations puissantes, se ramassent, se tendent pour le suprême effort. D'un bout du front à l'autre, de Paris aux Vosges, toute la ligne de bataille a pris feu. Des deux côtés, jusqu'aux lointains horizons, la canonnade prolonge son fracas. C'est bien la grande bataille cette fois, le choc décisif où notre destinée se joue. Depuis les plus grands chefs jusqu'au plus humble des soldats, il n'est aucun de nous qui n'en ait la certitude.
Journées inoubliables qui, pour chacun de nous, couperont en deux son existence! qui nous paraissent tour à tour longues comme des siècles et rapides comme le plus fugitif des moments! Mon maître Bergson a bien raison: le temps n'a de valeur que par l'intensité des émotions et des sentiments qui en marquent l'écoulement. Il est des minutes, des heures, aussi riches, aussi pleines, aussi longues que des journées et des ans!
Ai-je dormi? Pas la nuit, à coup sûr, mais quelquefois le jour, de-ci de-là, sous un arbre, au rebord d'un fossé. La seule chose qui compte, c'est le déroulement de la bataille, avec ses hauts et ses bas, ses alternatives de revers et de succès.
Malgré les gros efforts des Allemands, la division du Maroc, ces deux premiers jours, maintient son front. Mais sur la droite de notre armée, vers Fère-Champenoise, un fléchissement sérieux s'est produit. Le 11e corps, vivement bousculé par la garde, à Vertus, a été ramené jusqu'au delà de Fère-Champénoise. Notre ligne se présente maintenant d'une manière oblique. Il est un point d'où l'on s'en rend bien compte, c'est le château de Broyés. Le village est juché à l'extrémité de la falaise; d'un jardin, situé derrière le presbytère, où se trouvait l'ancien rempart, la vue s'étend au loin, jusqu'au fond de la plaine. Les Allemands ont dépassé Fère-Champenoise. Le soiïj à la nuit tombante, l'immense plaine apparaît dans un poudroiement fabuleux, enveloppée de teintes cuivrées, rougissantes, où tout se mêle en une visiôlpt d'Apocalypse: derniers rayons d'un soleil d'été, tourbillons de toute cette poussière remuée par les canons, les fantassins et les cavaliers, éclatements innombrables des obus, et dominant le tout les flammes des grands incendies!
Et comme l'on comprend, du haut de cette terrasse, à quel peint il est indispensable, essentiel que notre division tienne bon! Si les Allemands réussissent ians leur poussée vers Mondement, s'ils se rendent les maîtres de ce plateau, notre ligne est crevée, le centre de nos armées est enfoncé. Leur grosse artillerie va bombarder à loisir nos colonnes, nos convois défilant dans la plaine, et transformer en déroute notre retraite.
Au milieu de cette nuit-là, un paysan, porteur d'une lettre pressante, vient demander avec insistance qu'on la remette personnellement au général Humbert, en le réveillant au besoin. Ce sont quelques lignes éplorées, tracées hâtivement au crayon par M. J..., l'infortuné propriétaire de Mondement. Il supplie le général de lui envoyer tout de suite, dans la nuit, une automobile qui les emmènera loin de cet enfer, lui, sa vieille mère, la vieille institutrice et le vieux curé. Les malheureux ont subi, toute la journée, cet effroyable bombardement. Claquemurés dans leur cave, tremblants de peur, ils entendaient, à chaque rafale, la maison crouler peu à peu sur leurs têtes. Un de nos camarades, au risque de se rompre le cou dans les trous d'obus, s'en va bravement les chercher. Et bien leur prend de. partir cette nuit, car les deux jours qui suivent, le château devait passer par des épreuves bien plus dures encore.
A cause de l'extrême importance de la position tenue par nous, le 9e corps qui se trouve à notre droite a mis à notre disposition le 77e d'infanterie qui soutient l'attaque de nos deux régiments de gauche, vers la Crête du Poirier, au delà du bois de Saint-Gond.
Mais, le 8 septembre, Vers le milieu du jour, arrive un ordre du corps d'armée qui nous l'enlève. Il doit se rendre aussitôt à Saint-Loup. A cause du grave fléchissement qui vient de se produire à droite, sans doute en a-t-on besoin par là.
Seulement, ce mouvement de repli n'échappe point aux Allemands qui sont à une très faible distance et qui, tout aussitôt, se montrent d'autant plus mordants. Les tirailleurs du colonel Cros, d'autre part, voyant s'éloigner les fantassins, ne peuvent pas ne pas en être quelque peu impressionnés. Les deux régiments de notre gauche, celui du colonel Cros et celui du colonel Fellert, sont ainsi ramenés vers Montgivroux, tandis que la brigade Blondlat, à droite, tient ferme un peu en arrière vers Allemant.
C'est la troisième journée de cette furieuse bataille et la situation devient des plus sérieuses. Attaqués par d'énormes forées, laissés seuls à nous-mêmes, allons-nous pouvoir tenir? Et si nous ne tenions pas, quel désastre! C'est en de pareils moments que les grands, les vrais chefs se révèlent. C'est alors qu'une volonté intrépide, une énergie sans défaillance font sentir leur irrésistible action. Il faut avoir vécu ces moments-là pour se douter de tout ce que peut l'irrévocable décision d'une tête froide et d'un cœur qui ne faiblit pas.
Le général Humbert multiplie les appels et les ordres: tenir coûte que coûte, utiliser tous les points d'appui, toutes les ressources. Un artilleur qui parlait de chercher une position en arrière, il le rabroue vertement et de manière à lui ôter toute envie de reculer. « Il y va de votre honneur », écrit-il à un de ses subordonnés à qui l'ordre est donné de résister à tout prix.
La nuit arrive ainsi, nous apportant, au lieu de sommeil, des appréhensions et même des angoisses. De quoi demain va-t-il être fait? L'issue de la bataille ne saurait plus guère tarder maintenant. Voici l'heure tragique entre toutes où dans la balance du destin se pèse le salut de notre pays. Lequel des deux plateaux va monter?
Il y a tout près de notre demeure de malheureux réfugiés de Reims dont l'un m'a fait promettre de les prévenir, au cas où quelque chose de grave se préparerait. Après avoir fui jusqu'ici ils sont prêts à fuir plus loin encore, pour ne pas tomber aux mains des Allemands. Un moment, je suis sur le point d'aller les avertir. Mais une hésitation me prend. Car, malgré tout, c'est l'espoir et la confiance qui dominent en moi. Non, je ne les avertirai pas. Ce serait douter de la victoire et je ne peux pas! je ne veux pas en douter!

Le jour se lève très vite et tout de suite la bataille recommence. Le brave colonel Cros, qui a pu faire manger et reposer un peu seâ tirailleurs, les lance vers le Signal du Poirier. Il parvient à prendre pied dans la partie Nord du bois de Saint-Gond.
Mais voici quelque chose de très grave: une brigade allemande tout entière débouche de Reuves vers Mondement. Devant ces forces bien supérieures, les troupes françaises qui tenaient les abords du château, du village de Mondement, sont obligées de reculer. Le colonel Barthal, commandant le régiment d'artillerie de corps mis à notre disposition, est tué net par un obus, comme il procédait lui-même à l'installation de ses batteries. Les Allemands pénètrent dans le château et le mettent aussitôt en état de défense. Ils percent des créneaux dans tous les murs; ils apportent des mitrailleuses au premier étage et dans le grenier.
L'ennemi maître de Mondement, jamais la situation n'a été pour nous plus critique. Toutes nos réserves, jusqu'au dernier homme, sont depuis longtemps engagées. Le général demande aussitôt des renforts à la 42e division à notre gauche, au 9e corps à notre droite. La 42e division nous prête ses chasseurs à pied qui arrêtent la progression des Allemands au delà de Mondement. Une contre-attaque est ordonnée aussitôt sur le château. Mais les Allemands ont déjà eu le temps de l'« organiser » solidement. L'attaque échoue. Il n'importe. On la recommencera. Il faut reprendre Mondement. La clef de la position est là.
Le corps d'armée fait savoir qu'il nous rend le 77e. Mais arrivera-t-il à temps? On dépêche au colonel cyclistes sur cyclistes, pour hâter la marche de ses hommes. Nous guettons impatiemment l'arrivée des fantassins. Enfin les voici qui débouchent, grimpant allègrement, en dépit de la poussière et de la chaleur atroce, les pentes roides du village de Broyés. Pas d'arrêt, pas de halte pour le café. Bien vite, par delà la forêt de sapins où pleuvent les obus, il faut entrer dans la fournaise et se diriger vers Mondement.
Le général Foch, commandant la 9" armée, a décidé de porter subitement toute la 42e division de sa gauche à sa droite, afin d'attaquer brusquement, de flanc, l'ennemi qui s'est avancé jusqu'au delà de Fère-Champenoise. Cette belle manœuvre, hardiment conçue, énergiquement exécutée, fut une des raisons décisives de la grande victoire de la Marne.
Elle nous vaut, à nous, la meilleure des aubaines. Car, tandis que l'infanterie de la 42e division exécute ce mouvement de « roquage », son artillerie devient disponible deux heures, et peut en passant nous prêter son précieux concours pour battre avec violence le château de Mondement.
C'est le commandant de cette artillerie divisionnaire, le colonel Boichut, le virtuose du 75, le maître du tonnerre, qui dirige, sur place, cette magnifique action. Les batteries arrivent au grand trot. En un clin d'œil elles sont en position, formant un demi-cercle au Nord du village de Broyés; elles ouvrent un feu infernal sur Mondement et les pentes qui y accèdent. Par un ardent soleil, sur ce plateau surchauffé, les pièces mènent, sans une seconde de répit, leur infernale musique. C'est un des tirs les plus impressionnants que j'aie jamais entendus, dans aucune bataille. Il doit faire chaud dans les chemins, par les champs qui aboutissent au château. Aucune troupe au monde, si brave soit-elle, n'est capable de progresser sous un feu pareil, de forcer cet impitoyable barrage. Nous devions, le lendemain même, en contempler les effets terrifiants.
Pour une seconde attaque sur Mondement, c'est la meilleure préparation d'artillerie qu'on puisse demander. Cette seconde attaque a lieu et elle échoue comme la première. Nos soldats parviennent jusqu'aux murs et aux grilles du château; mais, une fois là, ils sont arrêtés, fauchés par le feu violent des mitrailleuses.
Ce nouvel insuccès ne décourage pas plus le général que ses soldats. On s'obstine; on s'acharne. Il faudra bien enlever Mondement coûte que coûte. Cette victoire française, comme toutes nos victoires au cours de cette guerre, est le fruit d'une persévérance inlassable et d'un héroïque entêtement.
Le général ordonne un troisième assaut, un peu avant la nuit. Qu'on amène des canons à la plus courte distance, à 500 mètres, à 300 s'il le faut, qu'on éventre les murs à coups d'obus et de mitraille, mais que les Allemands en soient chassés!
Ces ordres s'exécutent. Les canons sont amenés tout près et, cette fois enfin, l'assaut, donné de trois côtés à la fois, réussit. « Allons, mes gars; allons, mes braves! disait à ses soldats le colonel Lestoquoi, au moment de les lancer sur le château. Un dernier coup de collier et ça y est! »
Les Allemands, écrabouillés, surpris, lâchent pied. Quand les nôtres arrivent, la baïonnette en avant, ils détalent. Tons ceux qui le peuvent sautent par les fenêtres, abandonnant fusils et mitrailleuses. Tous autres se rendent ou sont embrochés.
C'est à la nuit tombante que Mondement est repris. La bravoure française a eu raison de tout. Peu après, nous parvient une bien plus grande nouvelle. De tous les côtés, les Allemands sont en pleine retraite, une retraite qui, en bien des endroits, a tous les caractères d'une déroute. Ils s'enfuient vers le Nord, abandonnant les blessés, les voitures, les caissons.
Les destinées sont accomplies. L'armée française vient de remporter la plus grande victoire de tous les temps; elle vient de sauver la patrie.

Dès le lendemain, nous commençons la poursuite. Nous arrivons au château de Mondement. Quelle vision de guerre, quel spectacle! De ma vie, je n'oublierai ce tableau. Dans la grande cour du château, parmi les décombres, sur les ruines fumantes, les fantassins vainqueurs du 77e, les zouaves, ont formé les faisceaux. Des poutres à demi calcinées, des pans de muraille noircis; sur les façades, sur les tours, de grands trous béants creusés par les obus. Toute une aile des communs a pris feu; quelques ferrailles tordues, un tas de cendres, c'est tout ce qui reste de la somptueuse limousine que j'avais admirée il y a trois jours. Des mitrailleuses allemandes, des fusils allemands que nos hommes se passent de main en main. Partout des cadavres, surtout des Allemands que l'on n'a pas encore eu le temps de ramasser. Avant de penser à ceux qui sont morts, ne faut-il pas d'abord s'occuper de ceux qui vivent encore? Toutes les pièces du rez-de-chaussée, les salons remplis d'objets d'art sont transformés en ambulances où les blessés sont étendus, à même le sol, sur un peu de paille qu'on a pu découvrir.
Une « marmite » est tombée dans la cuisine, non sans y commettre les pires dégâts. Un obus a saccagé la salle à manger. Par ici tout est sens dessus dessous; par là au contraire les bibelots sont demeurés bien tranquillement à leur place, comme si rien d'anormal ne s'était passé. Ce contraste est ce qu'il y a peut-être de plus frappant. Et voici sous son cadre intact un beau pastel aux grâces vieillottes: une jolie dame aux cheveux poudrés, au teint délicat, qui sourit d'un espiègle sourire!...
Par le chemin qui longe, en descendant, le château, je vais voir les positions allemandes. C'est ici que les canonniers du colonel Boichut ont exécuté leur plus beau travail. Ce fut le cimetière, le charnier des troupes teutoniques. Par groupes de dix ou quinze, les soldats allemands ont été fauchés sur place. Ils sont là, gisants, tels que nos terribles obus les ont abattus. Un peu à gauche du chemin, toute une section, une trentaine d'hommes déployés en tirailleurs, avait commencé à creuser une tranchée. Une rafale est arrivée dont on voit très nettement les traces. Et la section tout entière a été anéantie. Les corps projetés en avant ne paraissent même pas avoir de blessures. On dirait que, par je ne sais quel effet magique, en vertu d'une force surhumaine, ils sont passés subitement de la vie au trépas. Avant même qu'ils aient eu le temps de finir le geste ébauché, la mort les a pris. L'un d'eux portait son coude en avant, le doigt engagé dans la gâchette de son fusil, prêt à tirer. Il est resté sur ce geste et l'on croirait voir un homme en cire, au musée Grévin...
Une voix m'appelle: c'est pour la cérémonie funèbre de notre médecin chef, M. Baur. On va profiter de notre court arrêt pour la célébrer dans la petite église de Mondement. Elle a, cette pauvre église, souffert beaucoup plus encore que le château. Deux énormes obus ont ouvert dans l'un de ses murs des brèches larges de plusieurs mètres. Un petit cortège se forme: le général, les officiers de l'état-major, des brancardiers. Un jeune prêtre-soldat dit, d'une voix grave, les prières des morts. Dans ce cadre de destruction et de guerre, dans cette église maintenant ouverte à la pluie et au vent, la scène est d'une grandeur émouvante, sublime.
Mais bien vite les réalités terrestres nous réclament. A peine le corps de droite aura-t-il dégagé la route que nous devons nous mettre en marche dans la direction du Nord. Et nous partons bientôt après, aux trousses des Prussiens qui refont, en sens inverse et la mine basse, le même chemin qu'ils parcouraient naguère si triomphalement... Ce chemin-là, ce n'est pas celui de Paris!
Asker
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